Pourquoi les erreurs de conjugaison par les élèves persistent

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Beaucoup d’enseignant·e·s constatent que les erreurs de conjugaison par les élèves restent malgré l’apprentissage, même lorsqu’ils et elles semblent connaitre leurs tableaux par cœur. Certain·e·s élèves sont très assidu·e·s avec leurs devoirs de français, or les erreurs d’orthographe et de grammaire ne disparaissent pas, au contraire. A tel point que l’on commence à se poser des questions… Rassurez-vous, ces dégâts sont dus à la mauvaise manière de l’élève de travailler la conjugaison des verbes en autonomie. Il suffit d’attirer son attention sur la bonne manière d’apprendre pour que ses résultats changent.

Quand rien ne joue dans la conjugaison des verbes

Vous reconnaissez sans doute la situation. Un·e élève a bien appris la conjugaison des verbes depuis longtemps. On l’a confirmé avec des interrogations, des exercices et divers tests. Mais tout à coup, elle ou il rend une copie où pratiquement aucune terminaison n’est correcte dans une phrase ou un texte. Comment est-ce possible ?

Extrait d'un cahier d'élève sur la thématique de Charlie Chaplin. Plusieurs erreurs de conjugaison par les élèves ont été entourées : "il étais", "il as", "ils se sons séparés", "il avais"
Les terminaisons des verbes ont été apprises il y a longtemps, mais ne sont pas correctes du tout.

La mauvaise manière d’apprendre

Vous trouverez vite la réponse en demandant à l’élève d’écrire la conjugaison d’un verbe en -er. Avant que vous ne finissiez d’articuler la consigne, elle ou il a déjà commencé à conjuguer :

Feuille où l'élève a commencé à écrire la conjugaison de chanter. Tous les pronoms sont écrits et on retrouve la racine "chant", mais pas de terminaisons.
La personne n’a pas encore fini de conjuguer le verbe. Or, tous les pronoms sont déjà écrits. La personne est en train d’écrire les racines du verbe.
Feuille avec la conjugaison du verbe chanter au présent de l'indicatif, écrite à la main
On observe ici que la personne a d’abord écrit tous les pronoms, ensuite la racine du verbe « chant », enfin elle a rajouté toutes les terminaisons verbales.

Voyez-vous ce qui ne marche pas dans cette manière de faire ? Ma linguiste intérieure s’insurge tout de suite contre cette manière de procéder.

J’appellerais cela conjuguer “en colonnes”, c’est très coriace chez les élèves. Les enfants et les adultes inventent cette démarche spontanément.

Ce raccourci intuitif explique en grande partie les nombreuses erreurs de conjugaison par les élèves observées dans les copies.

Pourquoi la conjugaison « en colonne » n’est-elle pas efficace ?

Cette manière est intuitive parce qu’elle est suggérée par la présentation (logique en soi) des verbes dans de nombreux manuels de conjugaison. La logique et l’économie de l’effort nous poussent à noter ainsi les conjugaisons des verbes.

La conjugaison des verbes est souvent représentée ainsi dans les manuels, comme dans le Bescherelle.

C’est comme si on devait résoudre un petit casse-tête, composer un verbe de trois éléments déconnectés : pronom + base du verbe + terminaison du verbe. Rien n’est faux, mais cela ne nous aide pas du tout à élaborer des automatismes qui aideront à écrire de manière correcte la phrase.

Pour conjuguer un verbe, on choisit un pronom, on prend la racine du verbe et on y rajoute la bonne terminaison.

Apprendre un tableau reste apprendre un tableau. On le photographie avec nos yeux et le restituer voudra dire dans ce cas-là, remplir les cases manquantes. Et c’est cette tâche-là que les élèves commencent souvent à faire quand on leur demande de conjuguer un verbe.

Or prendre des notes pour un exposé, rédiger une dissertation, un commentaire ou une réponse à une question, c’est un certain type de tâche. Et c’en est un autre qu’elles et ils accomplissent en conjuguant un verbe ! Cette affirmation vous étonne ? C’est là que la linguistique nous éclairera dans la suite de cette article sur la conjugaison des verbes.

Attention : les tableaux de conjugaison ne suffisent pas !

Limiter l’apprentissage à un tableau de conjugaison…

  • …entraine la mémorisation isolée des formes ;
  • …n’automatise pas leur utilisation ;
  • …ne prépare pas l’élève aux exigences de la phrase ;
  • …empêche de voir les relations entre les mots.

Paradigmes et syntagmes linguistiques

Tous les éléments d’une langue sont organisés sur deux axes : l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique. Ferdinand de Saussure et Roman Jakobson ont été les premiers à développer ces notions. Selon ces linguistes, dans la langue, tout est question de manières de grouper les unités selon les similitudes, mais aussi tout autant de les différencier.

L’axe paradigmatique regroupe tous les éléments qui NE peuvent PAS se suivre dans une phrase, NE peuvent PAS se combiner : ils sont trop similaires et accomplissent la même fonction. Par exemple, ce sont toutes les formes d’un verbe, soit la liste de possibilités parmi lesquelles nous choisissons la bonne. Vous n’allez jamais rencontrer ai, as, a, avons, avez, ont qui se suivent dans une phrase.

Dans cette phrase, le mot orange peut être remplacé par pomme, glace, table, poupée, etc. parce que ces mots appartiennent à la même classe paradigmatique.

Dans la phrase Michel achète une orange on peut remplacer le mot orange par d’autres mots de la même classe paradigmatique.

Le sens de la phrase changera, mais sa structure restera la même.

Les mots prend, bien, rouge, des, tu ne font pas partie de cette classe paradigmatique et ne peuvent pas apparaitre dans la phrase à la place du mot orange.

Quand on conjugue un verbe, on dit ou écrit son paradigme.

L’axe syntagmatique regroupe les éléments qui PEUVENT se suivre dans une phrase, se combiner. Ainsi, dans la phrase Michel achète une orange. le sujet Michel exige le verbe au singulier, le verbe achète exige l’absence de préposition, le déterminant une exige un substantif au féminin.

Schéma avec des flèches qui se suivent pour montrer les interdépendances dans la phrase "Michel achète une orange"
Au niveau syntagmatique, les mots se combinent, forment des interdépendances pour constituer une phrase.

Quand on parle, nos listes sont des paradigmes et nos phrases sont des syntagmes.
Une des stratégies efficaces pour réduire les erreurs de conjugaison par les élèves consiste à entrainer les formes en syntagmes.

Une stratégie simple pour apprendre à conjuguer et pour réduire les erreurs

Pour apprendre la conjugaison efficacement, il est essentiel de passer du tableau à la phrase réelle. Voici comment apprendre à conjuguer en 2 étapes.

Étape 1 : Apprendre les pronoms suivis des formes avec les terminaisons

L’élève apprend d’abord le paradigme d’un verbe, sans écrire en colonnes !

j’apprends
tu apprends
il / elle / on apprend
nous apprenons
vous apprenez
ils / elles apprennent

A cette étape-là, les couleurs de Phonocolor visualise la systématicité de la conjugaison française et facilite sa mémorisation.

Phonocolorisation des conjugaison des verbes attendre et entendre
Avec Phonocolor.ch, montrez aux élèves les verbes qui ont le même type de conjugaison.

Une fois le paradigme appris, rien ne devrait s’arrêter là, l’élève n’est qu’à mi-chemin. Sans passer ensuite par l’étape 2, cet apprentissage ne sera pas durable : les erreurs de conjugaison par les élèves réapparaitront dès que ils ou elles devront écrire une phrase complète.

Étape 2 : Varier les structures aide l’élève à automatiser la conjugaison sans être perturbé par les mots environnants

Une des stratégies efficaces pour réduire les erreurs de conjugaison par les élèves consiste à entrainer les formes en syntagmes et c’est précisément cette étape qui permet d’automatiser la conjugaison. L’objectif est d’apprendre la conjugaison en conditions authentiques. L’élève entraine les formes verbales dans des phrases parce que c’est comme cela qu’elle ou il va les utiliser par la suite.

Il faut que les phrases dans lesquelles le verbe apparaitra lors de cette étape soient toutes simples avec du vocabulaire simple et bien maitrisé par l’élève. Rajouter de la difficulté dans les phrases à ce moment-là risque d’empêcher l’automatisation en dispersant l’effort.

Par contre, varier la structure du syntagme et la place où apparait le verbe en question, dans la mesure du possible, est tout à fait bénéfique pour que l’élève soit à l’aise par la suite.

3 phrases sur 3 lignes : "Apprends-tu à conjuguer ?", "Elle apprend vite.", "Vous apprenez cette règle pour mardi."
Exemple d’un entrainement de conjugaison par syntagmes.

Variez les phrases simples quand vos élèves s’entrainent à conjuguer un verbe.

En revanche, si l’étape 2 n’est pas suffisamment travaillée, les erreurs de conjugaison par les élèves réapparaissent tout de suite.

À éviter absolument

🚫 Écrire en colonnes
🚫 Apprendre lettre par lettre
🚫 Faire copier un tableau sans l’utiliser en phrase
🚫 Donner des phrases trop difficiles pendant l’automatisation

À faire absolument

Ces deux étapes constituent de véritables stratégies efficaces pour réduire les erreurs de conjugaison par les élèves en classe ou à la maison.

✅ Étape 1 : apprendre le paradigme

  • visualiser les régularités avec la couleur
  • organiser les verbes par famille

✅ Étape 2 : entrainer la forme dans des syntagmes

  • phrases simples, fréquentes, rassurantes
  • varier la place du verbe
  • répéter jusqu’à l’automatisation

Comment savoir si un·e élève maitrise vraiment un verbe ?

Le verbe est vraiment maitrisé si :

  • votre élève peut l’utiliser dans différentes positions dans la phrase ;
  • votre élève ajuste correctement la forme selon le sujet ;
  • votre élève ne se laisse pas perturber par les mots voisins ;
  • votre élève reconnait la forme correcte sans avoir le tableau sous les yeux.

Bonus : astuce pour l’enseignement du FLE

Quand on apprend, on commence souvent par le niveau paradigmatique. N’oubliez pas de passer au niveau syntagmatique aussi vite que possible.

Conseillez à vos apprenant.e.s de ne jamais apprendre le mot tout seul. Si c’est un substantif, il faut l’apprendre avec son article pour retenir le genre, si c’est un verbe, il faut retenir la préposition qui va avec, si c’est un adjectif – le combiner toujours avec deux substantifs pour retenir le masculin et le féminin.

Exemples avec 3x 2 groupes : "la pluie, le parapluie", "chemise blanche, col blanc", "téléphoner à sa maman, appeler son papa"
Si on apprend tout de suite les mots avec leur entourage le plus fréquent, on se facilitera la tâche pour la suite.

Ce que vous pouvez appliquer demain en classe

  • le tableau de conjugaison pour commencer
  • 10 phrases simples à compléter
  • 10 phrases à créer par l’élève
  • 1 petite dictée ciblée

Conclusion

Pour bien apprendre la conjugaison des verbes, il faut, certes, bien les travailler, mais pas n’importe comment. Pour réduire durablement les erreurs de conjugaison par les élèves, il faut comprendre pourquoi elles persistent malgré l’apprentissage et guider les élèves vers des stratégies plus efficaces.

L’apprentissage des conjugaisons des verbes se déroule toujours sur deux axes : paradigmatique et syntagmatique.

Le premier permet de retenir toutes les formes correctes, mais ne suffit pas à lui tout seul pour utiliser la bonne forme verbale dans une phrase.

Quand on passe au niveau syntagmatique et le verbe se retrouve entouré d’autres mots dans une phrase, les erreurs de conjugaison ressortent abondamment.

Il faut donc avoir l’habitude (un automatisme) pour ne pas se faire dérouter par le contexte plus riche. Commencez l’apprentissage des verbes en visualisant la structure sur Phonocolor.ch et passez le plus vite possible aux verbes situés directement dans une petite phrase simple.

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